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Cinéma

FRANKENSTEIN a 201 ans…

et sa créature vous salue bien !

 

Frankenstein a 201 ans… et créature vous salue bien ! Car, faut-il encore le rappeler, la marque de ce monstre de pop culture est bien le patronyme du savant, non de sa créature.

 

Victor, de son prénom, est un scientifique fasciné par l’électricité, la vie et les mystères de son fonctionnement. Ses recherches le conduiront à confectionner un être composé de morceaux de cadavres disparates. Mais prenant peu à peu conscience de sa nature, le monstre finira par se rebeller et échappera au contrôle de son créateur...

La femme derrière le monstre

 

Mary ShelleyMary Godwin Shelley, figure maternelle de son Frankenstein (tout autant l’oeuvre, que le savant ou le monstre), accumule nombre d’éléments avant-gardistes. C’est ainsi qu’un esprit pionnier plane sur la tête de cette auteure (pétrie des études de sa mère, égérie d’un féminisme dont le concept n’existait pourtant pas encore), ainsi que de son œuvre (considérée comme le premier roman de science-fiction).

Mary Wollstonecraft, sa mère, auteur d’un « Défense des droits de la femme » (1792), décède l’année de ses 11 ans. William Godwin, son père, est écrivain, théoricien, philosophe pionnier en matière de théories anarchistes et relatives au bien-être collectif. Rien, en somme, qui nourrisse assez son homme. A une époque où, malgré sa modernité, l’éducation d’une jeune fille passe encore par une impérieuse présence féminine, Godwin affrontera dettes, faillites et même le remariage, afin d’offrir à sa fille une éducation telle qu’il l’entend : libérale et audacieuse.

 

Percy Bysshe Shelley 1814. Mary a 17 ans et, comme si l’oeuvre-monstre qui allait lui assurer la postérité l’avait déjà marquée de son ombre gothique, c’est sur la tombe de sa mère qu’elle déclare son amour au poète Percy Shelley, de cinq ans son aîné. Ce dernier, un des chantres de la poésie romantique britannique du début XIXe, s’avère le portrait craché du libertin en diable. Quasi polygame, il mettra enceinte  son épouse légitime, puis Mary presque aussitôt. Tout ce joli petit monde n’y voyant cependant pas grand-chose à redire…

 

Très proche des idées de Godwin, Shelley lui concédera le renflouement de ses dettes. Mais lui-même sans le sou, il devra se rétracter. Entre sa réputation et cette dernière confiance bafouée, le père de Mary s’acharnera à contrarier les velléités matrimoniales du jeune couple, évidemment sans succès. Pire, le couple s’en ira mener une vie de bohème à travers une partie de l’Europe…

 

 

La genèse

 

A l’été 1816, le poète Shelley, sa future épouse Mary (encore Godwin), ainsi que leur fils, arrivent en Suisse sur la rive sud du lac Léman, non loin de Genève. Ils sont accompagnés de Claire Clairmont, enceinte du sulfureux Lord Byron, lui-même poète et dramaturge. Ce dernier les rejoint d’ailleurs peu après, en compagnie d’un ami et médecin, John Polidori.

 

Cologny, vue de Genève depuis la Villa Diodati, par Jean Dubois, fin XIXe / Centre d’iconographie genevoise, Bibliothèque de Genève

 

Voici pour le décor planté et les protagonistes en présence.

 

Le temps est épouvantable et les distractions limitées. A force de lire des histoires fantastiques, Byron lance un défi à ses comparses, celui d’écrire une nouvelle horrifique...

 

 

 

L'inspiration

 

Une nouvelle… voilà ce que Mary devait produire, alors qu’encouragée par son mari, la blague de fin de soirée où l’ennui régnait au coin du feu, allait se métamorphoser en monument littéraire.

Son inspiration est aussi cabossée et parcellaire que son monstre. La Suisse d’abord, se fait voyage initiatique où l’on fuit en compagnie d’un homme marié les carcans et interdictions paternels. Là, les sommets alpins, tous de « sublime grandeur », faciliteront auprès de Mary l’émergence de sa « sensibilité gothique » (1).

 

En tant que femme lettrée, et même si Mary ne cherche pas particulièrement à écrire un roman gothique, elle est nécessairement imprégnée de ce courant littéraire, d’autant que, selon le spécialiste Maurice Lévy, son Frankenstein arrive à la fin de la période qui circonscrit le genre. Les trois incontournables piliers fondateurs de cette littérature en vogue fin XVIIIe – début XIXe sont en effet les suivants :

- la présence à un degré ou à un autre d’une architecture médiévale
- la présence de l’au-delà
- une atmosphère particulière faite d’angoisse et de mystère (2)

 

Là où le dernier axiome est indiscutable, les deux premiers, bien que présents, ont fait l’objet de discussions entre puristes depuis 201 ans. Alain Morvan, spécialiste des littératures anglaises du XVIIIe siècle et dernier traducteur en date, tranche le débat et clame l’appartenance du héros de Shelley au genre gothique.

 

Frankenstein Affiche du film "Le Golem" (Paul Wegener, 1920)c’est aussi et entre autres une relecture, réécriture du mythe du Golem. Créature du folklore juif, cette dernière, constituée de glaise, était chargée de défendre la communauté religieuse de la ville de Prague au XVIe siècle. Certaines versions de la légende avancent que le rabbin sculpteur aurait usé de son œuvre à des fins personnelles et non plus collectives, entraînant la volte face de la créature contre son créateur.

Au mythe du Golem on peut également adjoindre celui de Prométhée, qui donne d’ailleurs son nom au sous-titre du roman : Frankenstein ou le Prométhée moderne. Dans la mythologie grecque, il est un titan condamné par Zeus pour avoir volé le feu sacré de l’Olympe, puis pour l’avoir rendu aux Hommes. Son foie se voit ainsi éternellement dévoré par un aigle puis régénéré. Dans ce second mythe, Mary Shelley puise la revitalisation de tissus post-mortem, autant que la malédiction qui accable le supplicié.

 

Enfin on citera les faits divers de l’époque, rapportant nombre de trafics de cadavres, destinés à alimenter les expériences anatomiques rendues gourmandes en besoins. Les progrès et la recherche allant bon train au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, les universitaires eurent recours à des « professionnels », chargés de fournir à flux tendu des corps fraîchement inhumés (et donc encore praticables), car en l’absence de législation, les cadavres ne se réclamaient d’aucun propriétaire !

 

Mais bien au-delà de ces questions de forme et d’influences, intrinsèquement c’est la mort d’un premier enfant (deux autres suivront), cruelle et invivable, insurmontable de fait, qui participera à plonger Mary dans un état d’esprit tourmenté. Expérimentant la solitude d’une mère face à l’injustice d’une telle situation, la genèse de son récit vient du fait qu’elle cauchemarde depuis quelques temps, se questionne comme son héros sur les mystères de la vie, de la mort et, son instruction aidant, elle se tient au fait des progrès scientifiques et grandes avancées de son temps, notamment des travaux de Luigi Galvani (1737-1798). Théoricien du galvanisme, ce dernier teste la stimulation des muscles à l’aide d’un courant électrique, autrement dit le coeur-moteur de la créature infernale.


Traumatisée mais cultivée, son intellect piqué au vif et défiée par Byron, Mary Shelley se trouve au carrefour de références et d’une société qui vont lui permettre de brasser une somme d’influences, dont l’aboutissement marquera l’histoire de la littérature par ses visions infernales et avant-gardistes.

 

 

Le roman

 

Ce début de XIXe siècle considérant antinomiques les termes « femme » et « écrivain » (il y eu bien Jane Austen, décédée en 1817, mais ces apparentes bluettes avaient le bon goût de n’inquiéter personne), c’est d’abord anonymement que Mary Shelley fait publier sa création en janvier 1818. Succès immédiat.

 

S’il y eut bien des tentatives littéraires à cataloguer dans un registre de science-fiction primaire, ces dernières sont issues de la période des lumières et très empruntes de philosophie utopiste. Frankenstein est au contraire « un pamphlet adressé [au] rationalisme optimiste » du XVIIIe (3). Sans aucun doute roman fantastique, « on y trouve, pour la première fois, un mythe qui se fonde sur des spéculations scientifiques et pas uniquement sur des éléments surnaturels » (4).  L’échec de l’Homme à contrer les dérives d’une science enivrante et toute puissante constitue le pessimisme fondateur de l’oeuvre, lui conférant ainsi le label de (sans doute) premier roman de science-fiction.

 

Le récit lui-même, couturé de trois morceaux, épouse l’image de la créature. Sa structure en couches narratives enchâssées comprend :
1/ le récit d’un explorateur du grand nord
2/ Victor Frankenstein, fuyant vers le pôle, qui rencontre le précédent et lui relate ses mésaventures
3/ la complainte du monstre auprès de Frankenstein avant l’exil de ce dernier

 

La critique, tant d’époque que moderne, pose un regard favorable et bienveillant sur le roman de Mary Shelley. Son époux meurt en 1822, noyé au large de l’Italie, drame ultime qui marquera d’un sceau maudit la vie tragique de cette femme. L’année suivante, le succès la pousse néanmoins à faire reparaître son texte, cette fois sous son propre nom. Mais à chaque médaille son revers, et l’ogre littéraire pesant de tout son poids, écrasera le reste de la production de son auteur.

 

Postérité

 

Que reste-t-il aujourd’hui de Frankenstein ? A vrai dire, il nous semble être partout. Du simple débat sur les apparences trompeuses, et jusqu’à la science qui, en 201 ans, n’a cessé de provoquer la capacité de l’Homme à la dompter, le roman et ses concepts ont infusé dans de nombreux domaines et à travers les époques.

Si l’on ne devait garder qu’un exemple de ce qui est traduit de Frankenstein de nos jours, ce serait sans doute le concept de transhumanisme. Ce mouvement théorise une avancée suffisante des science pour « compléter » l’Homme au-delà de ses faiblesses, intellectuelles mais surtout physiques. Il s’agit littéralement de concevoir l’humain à venir, intellectuellement avant passage à l’acte (éthique en option ?), une création visant la perfection et l’abolition des imperfections. La technologie accentue notre vision, fait battre nos coeurs, réinvente nos membres perdus… Si la science faisait de nous demain de super-Hommes, qu’en resterait-il ? Une âme, un fantôme dans une machine ?

 

La littérature n’en finit plus de ressusciter et remixer le mythe, du couple maudit comme de la créature damnée. Judith Brouste dans Le cercle des tempêtes revisite la fuite du couple Shelley à travers l’Europe, et dans Frankenstein 1918, Johan Héliot imagine une armée de surhommes, conçus par un Churchill alternatif et transformés en chair à canon dans le but d’épargner les appelés.

La série de jeux vidéos Deus Ex s’empare du transhumanisme en tant que sujet et met en scène  un héros, blessé de guerre, dont la majeure partie du corps est remplacée par des membres robotiques. L’oeuvre questionne la morale, alors qu’en toile de fond la société dépeinte se déchire entre pro et anti transhumanisme.

Evidemment le cinéma n’est pas en reste, et pour longtemps encore, dans l’inconscient collectif, Frankenstein est une créature à tête cubique, pointée de clous et grossièrement suturée. Ainsi apparaît Boris Karloff maquillé dans le film de James Whale en 1931. N’ayant cependant plus grand chose à voir avec l’original, si l’on veut retrouver un peu de l’oeuvre de Mary Shelley, on préfèrera l’adaptation de Brannagh dans les années 90. Enfin, Gothic pastiche la nuit de création littéraire des amis réunis au bord du Léman, et le tout récent Mary Shelley fait la part belle à la rébellion de l’adolescente en quête d’émancipation...

 

Romain, bibliothécaire

 

 

(1)    Alain MORVAN – Notice à Frankenstein
    Frankenstein et autres romans gothiques (Bibliothèque de la Pléiade, 2015). p. 1330.
(2)    Maurice LÉVY
    Le roman gothique anglais, 1764-1824 (Albin Michel, 1995). p. 388-389.
(3)    Pierre ROPERT – Frankenstein, déjà 200 ans de science-fiction ?
    https://www.franceculture.fr/litterature/frankenstein-premier-roman-de-science-fiction
(4)    Dolorès MARTIN – Un mythe moderne sur l’électricité : Frankenstein
http://www.ampere.cnrs.fr/parcourspedagogique/zoom/mythesetlegendes/frankenstein/index.php


Bibliographie :
Frankenstein ou le Prométhée moderne – Mary Shelley (Folio, 2015)
Frankenstein et autres romans gothiques – Alain Morvan (Bibliothèque de la Pléiade, 2015)
Le cercle des tempêtes – Judith Brouste (L’infini / Gallimard, 2014)
Le roman gothique anglais, 1764-1824 – Maurice Lévy (Albin Michel, 1995)
Que les étoiles contemplent mes larmes : Journal d'affliction – Mary Shelley (Finitude, 2017)
Frankenstein 1918 – Johan Héliot (L’Atalante, 2018)


Filmographie :
Frankenstein – James Whale (1931)
Gothic – Ken Russell (1986)
Frankenstein – Kenneth Branagh (1994)
Mary Shelley – Haifaa Al Mansour (2018)

 

 

 

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