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Game of Thrones

ou le crépuscule d’un culte

 

Aux Etats-Unis et en quasi-simultané en France (via la chaîne payante OCS), ce mois d’avril et durant six semaines, la série phénomène Game of Thrones entame la diffusion de sa 8ème et ultime saison. Ultime ? Oui et non tant les marchands du temple, liés à un degré ou un autre à la conception de cet univers fictif (non seulement la série, mais aussi les livres, le merchandising, etc), ne sont pas prêts à abandonner le filon de sitôt...

Le vertige des chiffres

 

- 5216 pages composent la saga littéraire (pour l’instant et en version originale) (1)


- 1 milliard de téléchargements illégaux en font la série la plus piratée de tous les temps (2)


- 173 pays diffuseurs recensés (2015) (3)


- 1 langue intégralement créée, grammaire et conjugaison (le dothraki)


- 244 petites filles prénommées Arya (du nom d’une des héroïnes) en 2017 (4)


- 13 millions d’euros par épisode (saison 8), là où le budget moyen d’un film français est 4,5 millions (5) (6)


- 6 pays constituent les lieux de tournage (7)

 

 

 

Mais au fait, "Game of Thrones", qu’est-ce que c’est ?

 

Une poignée de familles s’affrontent autour d’un trône symbole de pouvoir, et fondu de centaines d’épées subtilisées aux ennemis défaits. Rien de neuf sous le soleil sauf que l’époque semble moyenâgeuse, les continents ne sont pas les nôtres, et les saisons semblent durer indéfiniment… Le tout avec des dragons.

 

Le grand ordonnateur de tout cela, c’est George Raymond Richard Martin, George R. R. Martin, appelons-le George Martin. Il n’a pas 40 ans lorsqu’il vivote dans le secteur de la télévision américaine, où il écrit sans passion pour des séries d’alors. Mais ce sont encore les années 80, et l’âge d’or qui allait naître une petite décennie plus tard laisse pour l’heure place aux soaps de soirée (Dallas), flics du dimanche (Magnum) et autres pochades post-adolescentes (L’agence tout risque). Si Martin écrit pour des fictions « haut du panier » (un remake 2.0 de La 4ème dimension et une version contemporanisée de La belle et la bête), ses années d’écrivain de science-fiction lui manquent, malgré le peu qu’il gagnait en produisant ses récits en manque de lecteurs...

 

Au début des années 90, limité par les carcans budgétaires et imaginatifs de la télé, il revient à l’écriture et lance la conception du futur Game of Thrones / Trône de fer comme l’antithèse de ce dont il sort : immoral, énorme, complexe, infini… bref, inadaptable. Pour se faire, Martin va plonger son ambition dans la dark fantasy (8), une branche de la fantasy plus pessimiste, glauque, aux héros torturés plus subtils et moins manichéens.

En lisant les livres puis en regardant la série, on pense à une sorte de collusion brillante, référencée et révérencieuse, entre les pièces historiques de Shakespeare et l’univers fantastique de Tolkien et son Seigneur des Anneaux (1954-1955).  S’il ne renie pas ses modèles, Martin est un passionné d’histoire et notamment d’histoire française. C’est ainsi qu’il évoque surtout Maurice Druon et sa saga des Rois maudits (1955-1977) (9). La légende arthurienne n’est jamais loin non plus, tout comme La guerre des deux roses (1455-1485) qui, en Angleterre, voit s’affronter les familles des York et des Lancastre pour la succession du Royaume.

 

S’il ne veut pas renier son goût ni son parcours pour et dans la science-fiction, Martin tient à ancrer son univers dans un réalisme assumé, quand bien même moyenâgeux. « Je ne voulais pas […] tromper le lecteur en lui faisant croire à une fiction historique », d’où le fait que certains éléments fantastiques apparaissent dès les premières pages. S’ensuit néanmoins « une série de chapitres sans aucun élément magique » (10). Ce juste milieu pourrait expliquer en partie le succès grand public du roman, puis de la série : « tout a été fait pour permettre à ceux qui ne tenaient pas les dragons et les magiciens en grande estime de regarder "Game of Thrones" sans trop d’appréhension et, à en juger par le succès phénoménal de la série, cela a très bien fonctionné » (11).

 

Parti pour écrire une trilogie, Martin se laisse déborder au fil des années par son univers et ses personnages, sans compter les pas de côté que sont des nouvelles-préquelles (12) et les origines de la maison Targaryen, une des familles impliquées dans l’intrigue (13). Si l’on fait exception des primo-éditions françaises, tronçonnées et charcutées pour des raisons d’opportunisme financier, nous en sommes en 2019 à cinq volumes, le sixième est en cours, bien avancé, et un septième est sensé mettre un point final à la saga littéraire. Mais Martin a 70 ans, et les fans tremblent de l’imaginer incapable de terminer son grand œuvre, d’autant que l’écrivain lui-même a interdit toute reprise par un tiers de la rédaction des romans.

 

 

 

La série

 

Game of Thrones n’aurait jamais pu voir le jour sans l’histoire bien particulière du renouveau des séries, au tournant des années 90.

 

1989 – Le réalisateur David Lynch, riche de quelques films remarqués au cinéma, se fait approcher par une grande chaîne de télé américaine, afin de travailler sur une série. La démarche de la chaîne ABC est déjà innovante dans la mesure où l’époque n’était pas du tout aux passerelles télévision / cinéma, largement répandues aujourd’hui. Mais là où le pari du network est encore plus audacieux, c’est dans le choix de Lynch, connu pour son cinéma expérimental. Ce dernier travaille à l’époque avec Mark Frost, plus habitué à l’univers classique des séries, sur un projet autour de Marilyn Monroe.

Le projet avec ABC fait évoluer leurs réflexions vers quelque chose de plus universel, et tout deux finiront par créer, concevoir et réaliser l’univers complet de la série Twin Peaks (14) (dont le pitch est incarné à lui seul par la question « mais qui a tué Laura Palmer ? »), diffusée durant deux saisons entre 1990 et 1991.

Le résultat explose tous les codes du genre et gagne son grade de culte en déboulant comme l’objet pop qu’il est dans le quotidien des américains (la presse, la pub, les conversations de machine à café s’en emparent), puis du monde entier. Ce qu’il faut retenir de Twin Peaks c’est que c’est LA série qui sert de cheval de Troie aux innovations que nous connaissons aujourd’hui. Dans la foulée naîtront X-Files et Urgences, qui elles aussi contribueront à faire bouger le curseur. Mais c’est surtout à la fin des années 90 que, notamment avec la série Oz (15) (1997-2003), la chaîne HBO, futur diffuseur de Game of Thrones, va imposer durablement une image de marque dont la série en tant que genre n’avait jamais bénéficié. « Il ne s’agissait plus seulement de distraire [le spectateur] en lui faisant oublier son quotidien déprimant […], mais au contraire de l’y confronter au travers des fictions en prenant le risque d’interroger ses certitudes les plus ancrées, voire la représentation du monde qui lui tenait lieu de boussole morale » (16).

 

2005 David Benioff et Daniel Brett Weiss, scénaristes et producteurs, découvrent le premier tome du feuilleton fleuve de George Martin. S’il n’en existe que trois à l’époque, ils sont vite lus et les comparses en deviennent « obsédés […] au point d’en avoir une connaissance quasi encyclopédique, de les connaître dans les moindres détails » (17).

Lorsqu’ils approchent Martin dans le but d’obtenir les droits d’adaptation, ce dernier se prend au jeu et les soumet à un feu nourri de questions, cherchant à les piéger. Les apprentis passent les tests haut la main et le deal est convenu.

Weiss et Benioff travaillent de leur côté et commencent à démarcher les chaînes. Mais ce n’est qu’en 2007 qu’HBO répond banco et se lance aussi dans l’aventure.

HBO apparaît dans le paysage audiovisuel américain en 1972. Sorte de Canal+ US, c’est une chaîne câblée à laquelle on s’abonne en payant. Ce modèle économique la soustrait aux contraintes des grands networks gratuits en faisant fi d’être généraliste et rassembleuse. Au contraire, ne visant que la satisfaction de ses abonnés et cherchant à en fédérer d’autres, elle sera l’initiatrice de programmes ambitieux, complexes et / ou chargés en sexe et en violence. Pourvoyeuse d’anti-héros, elle envoie des mafieux en psychanalyse, dissèque le quotidien d’une famille de croque-morts,  libère la sexualité de new-yorkaises quadra, ou exhibe les monstres de foire d’un cirque dans les années 30...

 

Entre 2007 et 2008 - Plusieurs scénarios sont proposés et retravaillés, avant que le tournage ne soit lancé en 2009 à travers trois pays « seulement » : l’Ecosse, l’Irlande du nord et le Maroc (18). En guise de test, le pilote (ou premier épisode) est montré à quelques proches avant de passer entre les mains de la chaîne. Les retours sont catastrophiques et mettent en avant l’incompréhensibilité de la tentative qui fera office de brouillon. En ayant souhaité rester trop proches du livre, Weiss et Benioff sont tombés dans tous les pièges de l’adaptation.

HBO continue d’y croire néanmoins. Ils repèrent des choses plus que satisfaisantes dans la forme et le casting, signent pour une saison complète de dix épisodes, mais réclament que le pilote soit retravaillé, et partiellement recasté (de nouveaux acteurs sont embauchés sur certains rôles). L’île de Malte remplace au passage le Maroc parmi les lieux de tournage, qui s’enrichiront dans les saisons suivantes de la Croatie, de l’Islande et de l’Espagne, soit sept pays en tout qui auront accueillis sur divers sites les tournages de la série.
Au final, le coup de semonce aura été bénéfique.

2011 – Au printemps est enfin diffusé le pilote, en avance de quelques semaines sur la France (via le bouquet de chaînes OCS, dont un accord avec HBO leur permet de diffuser, rapidement et en première exclusivité, toutes leurs séries). S’il culmine à deux millions, le bouche à oreille va fonctionner à merveille puisque la saison s’achèvera à trois. Les succès d’alors sont Girls (2012-2017) et Boardwalk Empire (2010-2014) qui tournent respectivement entre 600 et 900 000, et  deux et trois millions de spectateurs. Game of Thrones s’en sort donc plutôt bien, et va en fait suivre la destinée du grand succès historique de HBO, Les Sopranos (1999-2007), qui démarreront à trois millions et demi pour finir à douze (19).

Douze millions c’est le chiffre atteint par la série en fin de saison 7, et nul doute que cette 8ème va battre des records, en faisant le plus grand succès de tous les temps sur le network.

Mais ces deux « petits » millions restent à l’époque une victoire pour la chaîne qui, de saison en saison, ne cessera d’augmenter le budget.

 

2014 – La série en est à mi-parcours et le succès ne se dément pas. Conscients qu’ils ne vont pas pouvoir bénéficier, avant de la fin de la production, de l’intégralité du matériau écrit par George Martin, la saison 4 est celle qui va vraiment s’affranchir de la matrice.

 

2016 – A l’issue de la diffusion de la saison 6, la production annonce que la série prendra fin avec deux saisons supplémentaires, une 7ème et une 8ème, totalement déconnectées des romans puisque la production n’ayant à présent plus rien à adapter. Weiss et Benioff calibrent un « besoin » de 13 épisodes pour mener à bien la trame des intrigues qu’ils ont élaborées, en proche collaboration avec George Martin, constamment consulté.

 

Mais ce qui se cache derrière ces deux saisons raccourcies, c’est la lourdeur à tout niveau qu’a pris le monstre : les multiples acteurs, lieux de tournage, la débauche d’effets spéciaux toujours plus ambitieux et coûteux, le poids médiatique du phénomène aussi, la lassitude enfin… Quoi qu’en dise HBO (qui aurait bien poussé tout cela jusqu’à une dizaine de saisons), tout ce petit monde a besoin d’en finir et de passer à autre chose.

La complexité de la production est d’ailleurs devenue telle qu’une année off (2018) est laissée en jachère dans la diffusion, entre la dernière et l’avant dernière saison. Sans compter que, comme ne cessent de marteler les personnages tout au long de la série : winter is coming (20), et que pour effectivement tourner en hiver, il va falloir se caler sur les saisons, entraînant de fait un temps de pause dans la diffusion.

 

Game of Thrones « installe un réseau incroyablement complexe d’intérêts contradictoires et de dilemmes moraux insolubles, [c’est] une série qui n’hésite pas à mettre en tension des points de vue inconciliables pour interpeller le téléspectateur et l’amener à remettre en question ses certitudes » (21). Ainsi, quoi que révèle cette ultime saison, quelles que soient les morts, les résolutions, les frustrations savamment orchestrées par les créateurs, scénaristes et réalisateurs, il y aura un avant et un après Game of Thrones, tant la série a bousculé les frontières de la fiction télé, dans le fond comme dans la forme, en matière de budget, de sujets, d’audace et d’ambition. La recette est connue : faire perdurer une licence au-delà de la fin de la poule aux œufs d’or. Espérons que le ou les séquelles seront à la hauteur de l’oeuvre originale, sous peine d’entacher cette dernière par un flop qui en ternirait la postérité. La Tâche est grande aussi pour George Martin de conclure sa propre saga, alors que la version série est en passe de tenir toutes ses promesses. On peut même imaginer l’entreprise impossible, de sorte qu’il complète et complexifie son œuvre à dessein jusqu’à ce que mort s’ensuive, sans jamais avoir pu en donner la fin.

 

Romain

 

 

 

Bibliographie

Mad Movies Classic, Hors-Série n°18 (2019)


Philosopher avec Game of Thrones – Sam Azulys (Ellipses, 2016)


Lire, Hors-Série n°20 (2015)

 

 


Filmographie & sériegraphie

BARMA, Claude. Les rois maudits (1972)


BELLISARIO, Donald & LARSON, Glen. Magnum (1980-1988)


BENIOFF, David & WEISS, D. B. Game of Thrones (2012-2019)


BOORMAN, John. Excalibur (1981)


CARTER, Chris. X-Files (1993-2002)


CHASE, David. Les Sopranos (1999-2007)


CRICHTON, Michael. Urgences (1994-2009)


DUNHAM, Lena. Girls (2012-2017)


FONTANA, Tom. Oz (1997-2003)


JACKSON, Peter. Le seigneur des anneaux (2001-2003)


JACOBS, David. Dallas (1978-1991)


KOSLOW, Ron. La belle et la bête (1987-1990)


LYNCH, David. Twin Peaks (1990-1991)


SERLING, Rod. La quatrième dimension (1959-1964)


SERLING, Rod. La cinquième dimension (1985-1989)

 

 

Sources, liens & notes

(1) https://www.amazon.com/Thrones-Clash-Kings-Swords-Dragons/dp/0345535529/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1549362668&sr=1-1&keywords=game+of+thrones


(2) http://www.premiere.fr/Series/Game-of-Thrones-la-saison-7-piratee-illegalement-plus-d-un-milliard-de-fois


(3) https://fr.wikipedia.org/wiki/Game_of_Thrones


(4) https://www.magicmaman.com/,prenoms-games-of-thrones-hausse-maternites-anglaises,3256069.asp


(5) http://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/game-of-thrones-explose-son-budget-pour-la-saison-8_f685a378-a44d-11e7-8de2-20468f7da392/


(6) https://www.ouest-france.fr/culture/cinema-en-france-le-budget-moyen-dun-film-est-de-44-millions-4235400


(7) https://fr.wikipedia.org/wiki/Game_of_Thrones#Tournage


(8) https://fr.wikipedia.org/wiki/Dark_fantasy


(9) https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Rois_maudits


(10) Lire, Hors-Série n°20 (2015). p20.


(11) Philosopher avec Game of Thrones – Sam Azulys (Ellipses, 2016). p17.


(12) Chroniques du chevalier errant. Pygmalion (2015)


(13) Feu et sang. Pygmalion (2018)


(14) https://fr.wikipedia.org/wiki/Twin_Peaks_(s%C3%A9rie_t%C3%A9l%C3%A9vis%C3%A9e)


(15) https://fr.wikipedia.org/wiki/Oz_(s%C3%A9rie_t%C3%A9l%C3%A9vis%C3%A9e)


(16) Philosopher avec Game of Thrones – Sam Azulys (Ellipses, 2016). p11.


(17) Mad Movies Classic, Hors-Série n°18 (2019). p10.


(18) Mad Movies Classic, Hors-Série n°18 (2019). p12.


(19) https://fr.wikipedia.org/wiki/HBO


(20) l’hiver arrive


(21) Philosopher avec Game of Thrones – Sam Azulys (Ellipses, 2016). p15.

 

 

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